Éthiopie-Érythrée: comment l'intelligence artificielle attise les tensions vers un nouveau conflit
La Corne de l'Afrique traverse une période critique. Les tensions entre l'Éthiopie et l'Érythrée s'intensifient dangereusement, alimentées par une guerre informationnelle sans précédent. Des images générées par intelligence artificielle et des influenceurs numériques transforment les réseaux sociaux en véritables champs de bataille virtuels.
La manipulation numérique, nouvelle arme de guerre
Cette mécanique destructrice n'est pas nouvelle. Elle a déjà sévi ailleurs dans le monde. Au Venezuela, avant la capture de Nicolás Maduro, une avalanche de contenus manipulés avait envahi les réseaux sociaux. En Asie du Sud-Est, les tensions entre la Thaïlande et le Cambodge ont été ravivées par des contenus générés par IA.
Aujourd'hui, c'est l'Afrique qui subit cette guerre de l'information. Photos truquées, vidéos détournées, deepfakes: ces armes numériques brouillent la frontière entre information et propagande, atteignant des millions de vues en quelques heures.
Un conflit territorial qui s'envenime
Depuis 2023, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed revendique un accès à la mer pour son pays, enclavé depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993. Asmara accuse régulièrement son voisin de convoiter le port érythréen d'Assab.
Les sources sécuritaires rapportent des mouvements de troupes des deux côtés de la frontière. Cette escalade militaire s'accompagne d'une rhétorique de plus en plus violente en ligne, faisant planer le spectre d'une nouvelle guerre après celle de 1998-2000 qui avait causé des dizaines de milliers de morts.
Les influenceurs, acteurs de la désinformation
L'Éthiopien Eliyas Kebede Zemedkun, suivi par plus de 80.000 personnes sur Facebook, publie régulièrement de fausses images. Ses créations montrent des chars entrant dans le port d'Assab ou le chef d'état-major éthiopien pourchassant le président érythréen Issaias Afwerki.
Interrogé par l'AFP, il affirme promouvoir le "récit national" éthiopien tout en reconnaissant que l'IA "obscurcit la réalité" et "normalise l'agressivité". Il utilise Gemini, ChatGPT et le logiciel Clideo pour créer ses contenus inflammatoires.
Du côté érythréen, Mimta Grlis diffuse des représentations du Premier ministre Abiy arrêté par les forces érythréennes ou d'un navire éthiopien coulant en mer Rouge.
Les leçons du conflit du Tigré
Cette guerre informationnelle rappelle les événements tragiques du Tigré entre 2020 et 2022. Les propos incendiaires en ligne avaient alors attisé la haine. Plus de 600.000 personnes avaient péri selon l'Union africaine, une estimation jugée basse par de nombreux experts.
Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région au Oslo New University College, observe que l'IA accentue encore les émotions. "Quand les gens croient que des images fabriquées sont réelles, cela nourrit une colère, une peur et une animosité bien réelles", explique-t-il.
Une population vulnérable à la manipulation
La culture numérique reste limitée en Éthiopie, classée 112e sur 149 pays dans l'indice des compétences numériques du Forum économique mondial. L'Érythrée, l'un des pays les plus fermés au monde, n'apparaît même pas dans ce classement.
"Dans la plupart des cas, ces vidéos ne sont pas proches de la réalité. Mais même lorsqu'elles ne sont pas réalistes, la réaction émotionnelle est très forte en raison de leur caractère provocateur et du faible niveau de culture médiatique des spectateurs", remarque l'expert en intelligence artificielle Amanuel Meseret.
L'urgence d'une réponse coordonnée
L'examen des commentaires sous ces images suggère que de nombreux utilisateurs les considèrent comme authentiques. Workineh Diribsa, enseignant en journalisme à l'université éthiopienne de Jimma, estime que les entreprises technologiques devraient retirer ces contenus préjudiciables.
Il souligne également l'importance de programmes d'éducation aux médias pour aider les citoyens à "identifier, questionner et résister à un contenu manipulatoire". Ces vidéos "construisent une fausse réalité" qui "risque d'orienter l'opinion et le discours politique vers la confrontation".
Cette situation illustre parfaitement les dangers de la désinformation à l'ère numérique. Elle démontre l'urgence de renforcer la souveraineté informationnelle des États africains face aux manipulations médiatiques qui menacent la stabilité régionale.