L'artiste ghanéen Ibrahim Mahama, 39 ans, investit la Fondation Cartier à Paris à partir du jeudi 22 octobre 2026 pour sa première grande exposition en France, intitulée « Le Temps des récoltes ». Selon RFI, qui l'a rencontré, l'événement s'annonce comme l'une des manifestations africaines les plus importantes jamais présentées dans la capitale française, jusqu'au 28 février 2027.
Pour le Congo Panorama, cette exposition intéresse à plus d'un titre. Elle donne toute sa place à un collectif congolais, le Cercle d'Art des Travailleurs de Plantation Congolaise (CATPC), et replace la question de la restitution du patrimoine africain au cœur du débat public européen. C'est une victoire culturelle pour l'Afrique, et une invitation à regarder notre histoire en face, sans filtre ni condescendance.
Un artiste ghanéen devenu ambassadeur de l'art africain
Ibrahim Mahama s'est révélé au monde en 2015 à la Biennale de Venise, où il avait recouvert l'Arsenal d'un patchwork géant de milliers de sacs de jute, rappel du commerce colonial du cacao. Deux ans plus tard, il enveloppait les bâtiments emblématiques de Cassel lors de la Documenta. Il est devenu depuis le premier artiste africain en tête du classement « Power 100 » d'ArtReview.
Son pays lui a délivré un passeport diplomatique pour exposer ses œuvres à travers le monde. L'homme n'a pas oublié ses racines : à Tamale, sa ville natale au nord du Ghana, il a construit trois centres d'art, le Savannah Centre for Contemporary Art, le Red Clay Studio et Nkrumah Volini. Il y a converti six avions hors service en salles de classe pour enfants et récupéré des trains entiers issus des mines.
« L'Afrique a toujours eu son propre langage »
Interrogé par RFI, Ibrahim Mahama l'affirme sans détour : « L'Afrique a toujours eu son propre langage et son propre concept, mais il a certainement fallu du temps aux institutions occidentales pour rattraper leur retard et comprendre. »
Cette phrase résume tout un combat. Pendant des décennies, les musées ont été présentés comme un concept occidental, incompatible avec les cultures africaines. Or, de Doual'art au Cameroun au Nairobi Contemporary Art Institute au Kenya, en passant par RAW Material Company au Sénégal, l'Afrique a bâti ses propres modèles : durables, collectifs, ancrés localement, sans dépendre de mécènes milliardaires. L'artiste en est convaincu : ces modèles pourraient ouvrir d'autres dialogues en Occident.
La voix congolaise du CATPC au cœur de Paris
L'exposition n'est pas un solo. Ibrahim Mahama a invité neuf artistes et collectifs africains, une approche collective assumée, comme le confirme Art Limited, qui présente la manifestation comme d'une « ampleur inédite en France ».
Parmi eux, le Cercle d'Art des Travailleurs de Plantation Congolaise occupe une place singulière. Ce collectif réunit artistes et agriculteurs congolais qui transforment des matières locales, l'argile, le cacao, le sucre ou l'huile de palme, en œuvres d'art. Leur objectif est limpide : racheter des terres confisquées jadis par l'empire colonial Congo belge. L'art devient ici un instrument de justice et de reconquête économique. C'est la preuve que la créativité congolaise peut transformer une mémoire douloureuse en levier de développement.
Mémoire, colonialisme et restitution : le sens profond de l'exposition
« Le Temps des récoltes » rassemble des œuvres puissantes. L'installation « Parliament of Ghosts » présente deux cents sièges ashantis en bois disposés en cercle, métaphore d'une démocratie manquée en écho au coup d'État de 1966 au Ghana. Installée place du Palais-Royal, à deux pas du Louvre, l'œuvre dialogue avec l'histoire de la République française.
Ibrahim Mahama le rappelle : après la Révolution française et ses idéaux de liberté, la France possédait encore de nombreuses colonies. Des soldats d'Haïti à l'Afrique de l'Ouest ont versé leur sang pour la libération de l'Europe pendant les deux guerres mondiales. « Il n'y a rien de plus révolutionnaire que de réfléchir à l'histoire de l'artisanat », dit-il.
Autre pièce maîtresse : « Things Fall Apart », reconstitution d'une ancienne usine de bouteilles en verre que l'artiste a rachetée et relocalisée au Ghana. Cette verrerie, qui produisait du verre vendu dans toute l'Afrique subsaharienne, constitue pour lui « une archive vivante ». Le passé est enfoui dans les objets, dans les traces qu'ils portent, explique-t-il. L'art ne porte pas sur la consommation, mais sur la redistribution des dons et des souvenirs.
Un chemin vers la restitution du patrimoine africain
L'exposition rend aussi hommage à un geste pionnier : en 1970, le réalisateur ghanéen Nii Kwate Owoo avait filmé les réserves du British Museum à Londres pour dénoncer la spoliation des biens culturels africains et réclamer la restitution des œuvres. Ce court métrage est présenté dans le parcours.
Ibrahim Mahama assume cette dimension politique. En faisant voyager des sièges ashantis en Europe, il veut ouvrir le chemin à un retour d'œuvres en Afrique, d'une façon différente. Autrement dit : préparer un autre temps de récoltes. Comme le résume Sortir à Paris, l'artiste et une dizaine de ses camarades s'emparent de tous les niveaux de la Fondation Cartier jusqu'à fin février 2027.
Ce que cela signifie pour l'Afrique et pour la RDC
Cette exposition envoie un message clair : l'Afrique n'attend plus la permission pour raconter sa propre histoire. Elle produit ses institutions culturelles, ses artistes, ses modèles. Le collectif CATPC démontre que le Congo, lui aussi, porte cette renaissance, en transformant l'histoire des plantations coloniales en force créatrice et économique.
La restitution du patrimoine et la valorisation des créateurs africains ne sont pas des revendications passées. Ce sont des chantiers d'avenir, portés par une jeunesse africaine qui assume pleinement sa souveraineté culturelle. « Le Temps des récoltes » à Paris en est la preuve éclatante.
Questions fréquentes
Où et quand voir « Le Temps des récoltes » ?
L'exposition se tient à la Fondation Cartier pour l'art contemporain à Paris, du 22 octobre 2026 au 28 février 2027.
Qui est Ibrahim Mahama ?
Ibrahim Mahama est un artiste plasticien ghanéen de 39 ans, né à Tamale, révélé à la Biennale de Venise en 2015 et premier artiste africain en tête du classement « Power 100 » d'ArtReview.
Quel lien avec le Congo ?
Le Cercle d'Art des Travailleurs de Plantation Congolaise (CATPC), collectif d'artistes et d'agriculteurs congolais, participe à l'exposition et utilise ses œuvres pour racheter des terres confisquées sous le Congo belge.
