L'affaire Thélyson Orélien a secoué le monde littéraire francophone. Le 25 septembre dernier, l'académie Goncourt a retiré de sa liste le roman de l'écrivain canado-haïtien, soupçonné d'avoir été écrit avec l'aide d'une intelligence artificielle générative. Ce scandale soulève des questions fondamentales sur l'avenir de la création littéraire et la définition même de l'auteur. Pour la République démocratique du Congo, cette affaire résonne avec force : elle met en lumière les dangers de la manipulation et la nécessité de protéger l'authenticité culturelle.
Une chute brutale pour un favori de la rentrée littéraire
Le roman C'était ça ou mourir était unanimement salué pour son approche originale de la tragédie de la migration et son écriture poétique. L'écrivain canado-haïtien était bien parti pour rafler les grands prix de l'automne 2026.
La polémique a éclaté lorsqu'un chroniqueur du Figaro a accusé l'auteur d'avoir utilisé une intelligence artificielle générative. Le logiciel Pangram, un outil de détection réputé fiable, a révélé que le texte aurait été écrit à 95-100% par l'IA. Le style « slop », caractérisé par des répétitions et un recours constant aux métaphores, a été pointé du doigt.
Des accusations de plagiat ont ensuite visé des textes anciens de l'écrivain. Résultat : le retrait du livre de la liste des Goncourables, sans justification juridique. La maison d'édition Le Boréal a mis fin à la campagne promotionnelle. L'auteur est rentré précipitamment au Québec.
Un coup de tonnerre pour le milieu éditorial
Cette chute brutale a été vécue comme un séisme par l'ensemble du milieu éditorial français et francophone. Éditeurs, écrivains et critiques s'interrogent sur l'effet à long terme de l'IA sur la littérature.
« En littérature, c'est la première fois qu'on est confronté à quelque chose d'aussi important », confie Philippe Rey, directeur-fondateur de la maison d'édition parisienne éponyme. « Ce livre a été tant admiré, et on apprend qu'il aurait été écrit par une machine. C'est cette capacité de l'IA à générer des œuvres originales qui est troublante. »
Une dimension raciale dans les accusations ?
L'écrivain Thélyson Orélien et ses défenseurs dénoncent une dimension raciale dans cette affaire. Ils rappellent que sa voix d'homme noir, abordant le sujet sensible de l'immigration, aurait été visée.
L'ancien Prix Goncourt, le Sénégalais Mohamed M'Bougar Sarr, a souligné sur les réseaux sociaux « la dimension raciale des accusations ». Les milieux africanistes rappellent le cas de l'écrivain malien Yambo Ouologuem, prix Renaudot en 1968, accusé de plagiat.
En Afrique, cette affaire a été vécue par beaucoup comme une réaction raciste. Carl Kalire, éditeur et activiste culturel en République démocratique du Congo, explique : « La précipitation avec laquelle les jurés Goncourt ont retiré le livre de leur liste, sur la seule base d'un tweet, a favorisé ce sentiment d'injustice. »
La RDC face à l'ère du soupçon
Carl Kalire insiste sur le danger que représente l'usage intempestif de l'IA dans la création littéraire, en Afrique comme ailleurs. Son collectif de professionnels en RDC a pris la mesure du problème depuis longtemps.
« Nous réclamons à nos auteurs des versions évolutives de leurs textes au moment du dépôt du manuscrit. Nous demandons à l'écrivain de signer un document affirmant qu'il est le seul auteur de son livre. Il faudra désormais ajouter une clause précisant que le texte n'a pas été généré par l'IA », détaille-t-il.
Les éditeurs français adoptent des mesures similaires. Les éditions de l'Observatoire ont lancé le label « 100% humain » pour garantir aux lecteurs que leurs auteurs n'écrivent pas avec l'IA.
Quel avenir pour la littérature à l'ère de l'IA ?
Philippe Rey reste sceptique : « On ne pourra jamais garantir à 100% tant qu'on n'aura pas un outil de détection fiable à 100%. Nous sommes entrés de plain-pied dans l'ère du soupçon. »
Certains éditeurs appellent à une charte collective de déontologie pour sanctuariser la littérature comme un acte original et singulier. Mais les observateurs craignent que cela ne devienne une simple profession de foi, faute d'unanimité entre éditeurs.
Pendant ce temps, le roman de Thélyson Orélien continue de se vendre : quelque 65 000 exemplaires écoulés. Pour beaucoup de libraires, c'est le message humaniste de l'auteur qui touche les lecteurs.
Il est peut-être venu le temps de donner la parole à Thélyson Orélien, pour percer enfin le mystère de son art d'écrire un chef-d'œuvre. Avec ou sans l'IA.
La Corée du Sud face à l'IA : une leçon pour le monde francophone ?
La Corée du Sud offre un éclairage intéressant sur cette question. Pierre Bisiou, traducteur littéraire spécialiste de la langue coréenne, constate une fascination nationale pour l'IA.
« L'usage de l'IA par les étudiants est massif et commence à poser des problèmes », observe-t-il. Les éditeurs coréens ont ouvert le dossier en avril dernier. En juillet, 75% d'entre eux déclaraient utiliser l'IA, et 85% réclamaient l'identification claire des livres l'utilisant.
Le 29 septembre, un forum d'éditeurs coréens a proposé une triple identification : œuvre humaine avec traces d'IA, œuvre assistée par l'IA, et publication générée par l'IA. L'objectif : définir le droit d'auteur dans une coexistence pacifique.
Les autorités coréennes mettent l'accent sur la valeur des traducteurs humains. Conscient que la littérature fait partie du soft power coréen, le gouvernement veut créer une nouvelle école pour former les étudiants aux enjeux éthiques liés à l'IA dans la traduction.
Pour la RDC et le monde francophone, l'heure est à la vigilance. La souveraineté culturelle passe aussi par la protection de l'authenticité de nos créations littéraires. Face à la désinformation et aux manipulations, nos institutions républicaines et nos professionnels du livre doivent rester fermes et unis.
La littérature est un acte de souveraineté. Elle exprime l'âme d'un peuple, son histoire, sa vision du monde. Ne laissons pas les machines la dénaturer.
